mercredi 15 juillet 2015

Cadres noirs

Alain Delambre, 57 ans,ex DRH  d'une importante entreprise, voit sa vie s'effilocher et se distendre au gré du chômage, lorsqu'un jour une annonce : BLC-consulting recherche un cadre qui testerait la résistance et l'implication d'autres cadres lors d'une fausse prise d'otages dans leur entreprise... Y aller? Ne pas y aller? Delambre ne se pose pas longtemps la question, d'autant que le matin même, il  s'est fait botté le cul-au sens propre!- par Mehmet son superviseur aux Messageries Pharmaceutiques où il a un petit boulot : trieur de cartons de médicaments.
"Attention Mehmet ne se prend pas pour le patron. C'est presque mieux : il l'incarne. Il "est" le patron dès que le patron n'est pas là."
 Alain Delambre envoie donc son CV, puis se rend à l'entretien lors duquel il est loin de briller mais contre toute attente: il est retenu pour le poste.
A partir de là, l'embrouille commence... Et ce ne sera qu'un enchaînement inextricable et  logique de déconvenues, de pétages de plombs, de castagnes...Et si finalement tout cela n'était pas le fruit d'un mécanisme aléatoire mais d'une machinerie diaboliquement menée par... Mais je vous laisse, vous allez déguster!
Pierre LEMAITRE, est l'auteur dans un tout autre style du formidable "Au revoir là-haut", Prix Goncourt 2013.

Des vieux annuaires et des bars

J'ai lu "Rue des boutiques obscures", "Une jeunesse", "Dans le café de la jeunesse perdue", "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier"...et voici "Accident nocturne" (2003). Patrick Modiano, il est difficile d'en parler, parce qu'il a fait l'objet de nombreuses études, articles savants etc...surtout depuis son prix Nobel.
Le mot qui me vient naturellement après l'avoir lu,  est sans doute "nostalgie" : elle affleure tout au long de ses romans, celle qui colle à la peau, qui le fait rechercher des noms dans de vieux annuaires Parisiens (je trouve ça tellement porteur de sens! tellement ingénieux!), situer toujours précisément les déambulations de ses héros dans les rues de Paris, les squares, les immeubles Haussmaniens, les cafés... Comme si cette précision quasi obsessionnelle apportait un sens supplémentaire à l'enquête de toute sa vie, bien qu'il ne s'agisse pas ici d'autofiction. Modiano c'est toute une ambiance, celle de l'enfance à jamais perdue, de sorte que l'écriture, avant d'être son salut, semble être le lieu d'une  véritable recherche de preuves, digne d'un polar des fifties. 
Dans "Accident nocturne", le narrateur se fait renverser par une conductrice Jacqueline Beausergent,avec laquelle il est hospitalisé à la clinique Mirabeau à moins que ce ne soit à l'Hôtel Dieu... Et qui est cet homme qui rôde près d'eux? 
L'abandon, l'héritage,la perte, le père, l'occupation, l'identité sont les thèmes récurrents de ce fabuleux auteur à la plume si gracile. 

femmes en déséquilibre





Toujours Joyce Carol Oates! Vallée de la mort est le titre d'une de ces  25 nouvelles regroupées en trois chapitres mais ce n'est pas la seule nouvelle que je retiendrai, tant chaque portrait de femmes, toutes en équilibre précaire, se détache avec force.
La mère de famille attaquée puis laissée nue et qui rampera pour tenter d'atteindre sa maison, la vieille femme qui défend les cerfs contre les chasseurs, la jeune insomniaque qui traverse le pont bancal pour rejoindre sa grand-mère, la femme violentée chez elle par un abruti, les deux petites jumelles qui partent se promener à vélo et ne reviendront pas,  Leïla Lee son vieux mari et son beau-fils souffre-douleur, Darell et Trix ce couple d'anciens danseurs devenus alcooliques puis violents....
Toutes ces femmes malmenées, humiliées, apeurées ou violentes, revenchardes ou amnésiques sont au bord du gouffre. Elles réagissent chacune à leur manière, en quittant, en tuant, en oubliant, en cachant... 
Elles sont toutes attachantes, et restent dans la mémoire comme l'image sur la rétine après que la lumière s'est éteinte.


samedi 21 février 2015

Nous étions des filles ravagées


Bouleversante lettre de Marceline à son père jamais revenu des camps de déportation et d'extermination. 
Auschwitz-Birkenau.
Un trait d'union pour quelques kilomètres qui les séparent et toute l'horreur de la déshumanisation industrialisée. Marceline tatouée, rasée, dénudée, évaluée, revêtue de haillons, creusant des tranchées, cassant des pierres, triant les vêtements des morts.Elle a 15ans. Elle a 88ans. Elle reste fille de son père.Celui qui n'a pas survécu.



"Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas".
Alors elle se suspend à cette phrase, elle s'arc-boute contre la violence inouïe des bourreaux, et elle survit.
Une petite fille passe devant elle dans le camp :
« Derrière elle, probablement des mois de terreur et de traque. On venait de la séparer de ses parents, on allait bientôt lui arracher ses vêtements. Elle ressemblait déjà à sa poupée inerte. Je la regardais. Je savais ce qu'il y a de chahut et d'angoisse dans la tête d'une petite fille, de déterminé au creux de sa main serrant sa poupée, ce n'était pas si loin, j'allais moi, quelques années plus tôt avec une valise, un baigneur à l'intérieur, une boîte à mouches aussi. »
 
Au retour, personne n'est capable d'écouter, d'entendre la parole des rescapés. Le camp continue après le camp.
« Et nous ne pensions qu'à manger. Notre dos était encore là-bas sur les planches de la coya, notre estomac ici, nous étions démembrées, contradictoires. Nous étions des miracles. »
et plus loin : « J'étais devenue dure comme ces anciens déportés qui nous virent arriver à Birkenau sans un mot de réconfort. Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s'y noyer. »
« Nous étions des filles ravagées ».
Soixante-dix années ont passé, le tatouage est resté, que pense Marceline aujourd'hui de cet acharnement contre les juifs, de cette persistance de l'antisémitisme après toute cette horreur des camps ? Que dirait-elle si on lui posait la même question que celle que son père lui posait dans la petite carriole vers Bollène : « Qu'est-ce que tu souhaites le plus au monde, Marceline ? »

Marceline LORIDAN-IVENS
« Et tu n'es pas revenu »

vendredi 20 février 2015

Aux Lofoten...


 




C'est un livre de femmes.
L'arrière grand-mère Sara Suzanne, la grand-mère Elida, la mère Hjørdis, la fille Herbjørg. 
Des femmes fortes, singulières, charnelles, qui aiment, qui rament (au sens propre) dans la tempête, qui cueillent des baies jaunes et enfantent.
C'est aussi une quête de souvenirs retricotés avec la laine humide qui sent la neige et le poisson des îles Lofoten. 
Là-bas au Nord de la Norvège. Depuis la fin de la guerre de Crimée, traversant l'occupation Nazie, les années d'après-guerre, et brièvement les années 1980. 
Un siècle donc.

Le point de départ se cache dans le retable de l'église des îles Lofoten, peint par le pasteur et peintre Fritz Jensen. Et ceci n'est pas le seul point de ressemblance possible avec « la jeune fille à la perle» de Tracy Chevalier. 

Mais tous les souvenirs ne se disent pas, un secret ne franchit ni les lèvres ni les lignes du petit cahier jaune enfoui sous une lame du plancher de la grange. Il se dissimule sous les italiques tentant de nommer l'innommable. Quoi qu'il en soit, ceci ne constitue pas le fil conducteur de l'histoire. 
La construction de ce roman est un incessant va et vient entre les époques, les familles, les villages du Nord et du Sud, Oslo du temps où elle s'appelait Kristiania, les îles et les eaux poissonneuses, les tourbières enneigées et les jours sans lumière aux confins de l'hiver. 
Ce va et vient temporel et géographique, tel le fil du métier à tisser, enchevêtre puis ordonne les générations, les souvenirs, les histoires, transmises ou non, et dessine ce qui constitue l'héritage d'une famille.
Quand vous aurez lu ce roman, vous reviendrez sans aucun doute au premier chapitre...
Je vous laisse lire...

« Cent ans »
Herbjørg Wassmo et du même auteur la trilogie de la ferme des Nashov...

Charlotte







Charlotte Salomon, peintre. 

Issue d'une longue lignée de suicidaires. 

Juive. 

Lauréate du concours des beaux-arts Berlinois, elle doit accepter qu'une jeune blonde aux yeux bleus reçoive le prix à sa place. 


Elle est amoureuse folle d'Alfred qui l'encourage à peindre. 
Rejetée, exclue, traquée par les nazis elle se résigne à fuir Berlin pour le Sud de la France où elle retrouve ses grands-parents. C'est là qu'elle terminera fiévreusement son œuvre:   «  Vie? ou Théâtre ? », dans l'urgence , sentant l'étau se resserrer. 
Peindre pour ne pas devenir folle, peindre pour ne pas succomber à l'atavisme familial, peindre pour se créer un monde...
Seule avec Alexander dans la grande propriété de l'Ermitage qu'Ottilie a quittée, ils s'aimeront et Charlotte sera enceinte. 

Dénoncés ils seront déportés.

charlotte salomon, 1D.Foenkinos sous le charme, obsédé, envouté,  va chercher les lieux de Charlotte : la mansarde, le cabinet du docteur Moridis, le parc de la propriété ... pour retrouver un peu de la disparue méconnue.
La vie de Charlotte est bouleversante et on comprend l'attachement de l'écrivain.
Son écriture faite de petites phrases pas plus grandes que la largeur de la page, est troublante. Il pose son souffle à chaque ligne, ce qui dessine comme une ode,une élégie,un poème sans vers, ...
Ce roman nous pousse vers l’œuvre de Charlotte Salomon, qu'elle a confiée à son médecin avec ces paroles : « C'est toute ma vie... »

David Foenkinos "Charlotte"

samedi 30 août 2014

le bleu de la nuit

De Joan DIDION, j'ai lu "L'année de la pensée magique", écrit suite au décès de son mari, l'écrivain John G. Dunne,  écroulé sur la table du dîner, terrassé par une crise cardiaque, à la fin de l'année 2003.
 Joan Didion journaliste et romancière américaine a construit ce livre un peu comme une enquête au pays du deuil, de la perte de l'être cher et est allée fouiller du côté de la psychanalyse, la bible, la poésie, la sociologie, la médecine pour trouver des réponses... Mais Joan Didion reste désemparée, paralysée, absente, lasse, revivant inlassablement les derniers instants, l'hospitalisation, les diagnostics, les dates, les paroles dites et échangées, reprenant le fil à rebours comme si cette pensée pouvait par son évocation faire revivre l'être aimé et perdu.
 « Nous devons nous défaire des morts, les laisser partir, les laisser devenir la photo sur la table de chevet. »
Le chemin est long et tortueux vers l'apaisement.

Mais, comme c'est bizarre! Je voulais vous parler d'un livre et voilà que je vous parle d'un autre!

"Le bleu de la nuit", donc,  est un livre-hommage à la fille de Joan Didion et John Gregory Dunne, Quintana, décédée peu après son père, à l'époque où paraissait "L'année de la pensée magique". 
Joan Didion est dans ce livre, au-delà des questions, au-delà de la recherche de l'apaisement, elle sait qu'elle est maintenant seule, qu'elle affrontera sa vieillesse et sa propre mort seule. 
Ce livre est comme le précédent bouleversant. L'auteur n'est pas dans l'apitoiement, elle est sidérée. C'est un livre de répétitions, un peu comme des mantras, des comptines, des refrains qui scanderaient l'absence. Joan Didion retourne dans le passé, évoque l'adoption de Quintana, le choix de son prénom, son cauchemar de l'homme cassé,ses vêtements de petite fille dans les moindres détails, les dents de lait, l'école, les maisons en bord de plage, les cheveux blonds blanchis par le soleil, plus tard son mariage avec les stéphanotis et les Louboutins aux semelles rouges, puis sa maladie.
Elle cite Euripide "Est-il malheur plus grand pour les mortels que de voir mourir leurs enfants?" 
En effet, est-il malheur plus grand? 

poème de Quintana, petite fille:

LE
MONDE

Le monde
N'a rien
Que le matin
Et la nuit
Il n'a ni
Jour ni repas
Ainsi ce monde
Est pauvre et désertée.
C'est une
Espèce
D'ïle avec
Seulement trois
Maisons dessus
Dans ces
Familles se trouvent
2,1,2 personnes
Dans chaque maison 
Ainsi 2,1,2 ne font
Que 5 personnes
Sur cette
Ile
 poème écrit sur une bande de papier cartonné avec une faute d'orthographe. une seule.
"[Writing] forces you to think. It forces you to work the thing through. Nothing comes to us out of the blue, very easily, you know. So if you want to understand what you're thinking, you kind of have to work it through and write it. And the only way to work it through, for me, is to write it."

Joan Didion from an interview in The Believer